
Mythe: Ce sont les personnes aux prises avec des problèmes non
urgents qui provoquent l’engorgement des urgences
Fin du mythe en octobre 2009

Certains avancent que l’engorgement des urgences est causé
par les personnes aux prises avec des problèmes bénins qui accaparent
des ressources déjà restreintes, se traduisant ainsi par une
attente indue pour les grands malades avant d’obtenir des soins
salvateurs. Si cela était vrai, la solution consisterait simplement à détourner les cas mineurs des urgences tout en augmentant
le nombre de médecins de premier recours pour les prendre en
charge afin d’éliminer cette attente indue. En réalité cependant,
la recherche démontre qu’une telle stratégie est simpliste et
qu’elle est loin de s’attaquer aux racines multidimensionnelles
et complexes de l’engorgement des urgences.
Dérouter les cas non urgents compromet la sécurité sans réduire les coûts
Ressources
PDF - 134 Ko
Articles pertinents
|
Détourner les cas non urgents des urgences est une pratique médicale considérée généralement comme étant périlleuse sachant qu’un petit nombre de ces personnes devront être admises à l’hôpital à juste titre. Une étude de 2002 examinant les urgences d’un hôpital en milieu urbain constate que les personnes présentant un problème mineur ou non urgent sont hospitalisées dans une proportion de 4,3 % [i], tandis qu’une étude de 2004 examinant les urgences d’un autre hôpital urbain indique que le taux d’hospitalisation dans la seule catégorie des cas non urgents est de 7,6 %[ii]. Diriger les personnes aux prises avec un problème bénin vers les soins communautaires, une clinique de soins primaires par exemple, peut être vu comme une option potentielle, mais la diminution escomptée du nombre de personnes en attente aux urgences ou d’abréger cette attente demeure hypothétique[iii]. Détourner les patients n’a pas d’effet sur les coûts non plus étant donné que les cas non urgents sont rarement hospitalisés et que peu d’entre eux nécessitent des tests diagnostiques ou des consultations en médecine spécialisée[i].
Des patients se rendent-ils aux urgences pour obtenir de fait des soins primaires?
Plusieurs partagent sans doute l’idée que les patients orphelins — ces personnes qui n’ont pas de médecin traitant et pour qui
les urgences sont le seul lieu où ils peuvent obtenir des soins
médicaux — sont des usagers fréquents des urgences. De fait,
la recherche révèle que les personnes âgées sous les soins d’un
médecin de famille se rendent moins souvent aux urgences que
les autres, particulièrement en milieu urbain[iv]. En revanche, denombreuses études illustrent que la plupart des personnes qui se
rendent aux urgences ont un médecin de
Un sondage effectué en 2008 auprès des patients fréquentant les
urgences en Colombie-Britannique indique que 94 % d’entre eux
sont sous les soins d’un médecin de famille[v]. Un sondage mené
aux urgences d’un hôpital rural ontarien en arrive à des résultats
du même ordre — 81 % des usagers ont un médecin de famille[vi].
Une étude néo-écossaise indique pour sa part que 24 % des personnes
aux prises avec un problème non urgent ont consulté au
préalable un professionnel de la santé qui les a dirigées vers les
urgences, alors que 49 % de ces patients se rendent aux urgences
pour obtenir des soins de santé précis, dont des tests diagnostiques,
des sutures ou la réparation d’un appareil plâtré ou d’une
attelle[vii]. Enfin, une étude manitobaine menée en 2008 afin de
cerner les utilisateurs fréquents des urgences constate que 95,3 %
des usagers fréquents ont consulté à au moins une reprise un
médecin de famille dans l’année [viii].
Les utilisateurs fréquents des urgences abusent-ils de ces services?
Bien que certains patients fréquentent les urgences plus souvent
que d’autres, ils n’abusent pas forcément des services offerts par
le système de santé. L’étude manitobaine de 2008 mentionnée
ci-dessus définit l’usage fréquent comme étant au bas mot sept
visites aux urgences dans l’année. Elle constate que 2,2 % des
usagers comptent pour 13,6 % des visites dans une année. En
général, ces personnes sont âgées et démunies, habitent au
coeur de Winnipeg et ont des antécédents de maladie mentale [viii].
Ces constatations vont dans le même sens que celles d’autres études sur le sujet. Une étude de 2008 examinant les urgences
d’hôpitaux urbains canadiens conclut que la toxicomanie, problème
qui coexiste souvent avec la maladie mentale, est à l’origine
d’un grand nombre de visites aux urgences et d’hospitalisations
et de l’allongement du séjour hospitalier [ix]. Beaucoup de toxicomanes
se caractérisent également par leur revenu faible ou leur
itinérance – des problèmes que le service des urgences ne peut
résoudre à lui seul.
Toutefois, le motif de fréquentation des usagers multiples
est moins complexe que celui des utilisateurs ponctuels, et les
utilisateurs fréquents consomment moins de ressources que les
autres en général. La recherche met en évidence que le coût de la visite aux urgences (tests de laboratoire, services de pharmacie,
salle d’opération, civière en soins de courte durée, par exemple)
de l’usager fréquent est bien moindre que celui de l’utilisateur
ponctuel [x]. En réalité, les urgences peuvent traiter ces cas avec
efficience compte tenu de leur faible consommation de
ressources hospitalières.
Qu’est-ce qui cause l’engorgement?
L’engorgement est souvent imputé à la disponibilité de lits
limitée – les estimations veulent que les lits disponibles dans les
hôpitaux canadiens soient bon an mal an en proportion inférieure
à 5 % du nombre de lits total[xi]. Quand les unités de soins
sont à pleine capacité, les patients nouvellement hospitalisés
doivent demeurer aux urgences [xii]. Mais, l’engorgement des
urgences est un problème de nature systémique dont les sources
sont multiples, notamment la durée du séjour hospitalier, la
complexité des cas, le manque d’effectif, les lacunes dans la
continuité des soins et des services au sein de l’hôpital, entre
les hôpitaux et de l’hôpital à la collectivité – toutes des causes
majeures de l’engorgement des urgences [x, xii-xiv].
Traiter les grands malades d’abord
Les personnes dont le cas est bénin n’aggravent pas la situation, car leur traitement est en général simple, bref et économe en ressources [ii,xv]. Le triage permet d’établir l’ordre de priorité en fonction du type et de la gravité des symptômes. La norme de référence à cet égard au Canada est l’Échelle canadienne de triage et de gravité pour les départements d’urgence (ÉTG) [xvi]. Malgré que le triage ne soit pas une science exacte et que ses avantages ne soient pas encore démontrés avec certitude [xvii], il est néanmoins utile dans la détermination des personnes les plus grièvement malades ou blessées à traiter en premier lieu [xvi]. Les services des urgences sont de plus en plus nombreux à avoir mis sur pied un système de voie express destiné aux cas non urgents [xv]. Ce système libère des ressources du service des urgences qui seront mobilisées pour traiter les cas jugés urgents [xv].
Conclusion
L’engorgement des urgences peut avoir des conséquences
dévastatrices. Les études révèlent cependant que le simple fait
de réduire le nombre de personnes qui cognent aux portes des
urgences et d’augmenter le nombre de médecins de famille n’est
pas suffisant pour remédier à la situation. L’engorgement
des urgences est la manifestation d’un problème aux origines
multiples que le service des urgences ni même l’hôpital ne
peuvent régler à eux seuls. Comme l’affirme un rapport récent
sur l’amélioration de l’accès aux urgences : « Un problème qui
s’étend à l’échelle du système ne peut être réglé par une solution
qui ne porte que sur quelques aspects du système »[xviii].
Ce numéro d’À bas les mythes s’appuie sur un article rédigé par monsieur André R. Maddison, lauréat du prix À bas les mythes 2009.
M. Maddison poursuit des études de maîtrise à l’Université
Dalhousie à Halifax (Nouvelle-Écosse).
Articles pertinents
- Améliorer la planification des congés pour mettre un terme au phénomène de « porte tournante » dans les soins hospitaliers, Donnés à l'appui, mars 2006
- Mythe : Lorsqu’il s’agit de services de santé, plus, c’est toujours mieux, À bas les mythes, juillet 2008
- Disperser les foules : une autorité sanitaire associe données probantes et théorie pour désengorger les services d’urgence, Pratiques prometteuses dans l'utilisation de la recherche, novembre 2008
- Soins interreliés : un centre des sciences de la santé utilise des données probantes pour aider les patients à faire la transition des services de santé de première ligne aux services de santé de deuxième ligne, Pratiques prometteuses dans l'utilisation de la recherche, avril 2008